80 km pour culminer une saison de course

Voilà, ma saison officielle de course 2015 est terminée. Une saison riche en couleurs, au cours de laquelle je me suis initié à la course en trail et à la longue distance. Une planification qui affichait des courses avec un crescendo en distance et en difficulté. Le but : me préparer pour le Marathon des Sables en 2016. C’est donc en toute rationalité et pur ignorance que mon choix pour l’épreuve finale s’est arrêté sur le 80 KM de l’Ultratrail de Bromont, le 11 octobre 2015, avec son dénivelé positif de 3,250 mètres.Denivele Bromont Ultra 80 km

L’avantage de planifier sa saison tôt, c’est qu’on a le luxe du temps; on se dit qu’on aura le temps de progresser, de se préparer et lorsqu’arrivera le GRAND jour, on sera prêt. En toute honnêteté, l’idée d’opter pour un circuit plus court, soit le 55 KM, m’a traversé la tête tout au long de l’été, surtout lors des moments les plus difficiles. Mais au fil des épreuves, armé d’une détermination, d’une résilience, d’un orgueil et d’un brin de naïveté, je me suis décidé à demeurer dans l’épreuve du 80 KM. Soyons pragmatique : j’aurai à faire cette distance dans 6 mois, lors de la quatrième des six étapes de l’épreuve donc, pourquoi ne l’essayer maintenant?

Une course de « premières »

Tous ceux qui ont couru des ultras vous le diront : le défi, c’est le mental. Si on évite les blessures, le corps bien entraîné passera à travers si l’esprit tient le coup. La bonne nouvelle dans mon cas, c’est que je me sentais prêt; suite à mon marathon de Montréal, je savais que je pouvais affronter la distance de 80 KM. En m’imaginant capable de traverser la ligne d’arrivée, sans le savoir, je venais de gagner ma course avant même de l’avoir amorcée.

Mais avant tout, c’était une étape cruciale – celle où j’allais tester plusieurs éléments. Une course de premières :

  • première utilisation de bâtons de course
  • premier départ de nuit – 3:30 dimanche matin
  • première utilisation d’un supplément nutritif riche en calories et protéines
  • première longue course avec une charge dorsale de 5 kg
  • première fois un 80 KM avec ses 3,250 mètres de dénivelé positif

Après avoir dégusté mon traditionnel plat de pâtes, je m’engouffre dans ma chambre d’hôtel où je prépare mon sac à dos : bâtons de course, 6 bouteilles de suppléments nutritifs, 750 ml d’eau, 20 dattes, des gels énergétiques, 2 sandwichs à la dinde, des chips, 3 bananes, 1 coupe-vent, lunettes de soleil,… Je réussis à m’endormir vers 21:30 pour une courte nuit de 4 heures entrecoupée de cris de bébé et de claquements de portes. Vers 1:30, je me réveille, « tente » de manger un bagel et un lait au chocolat et je m’habille. J’opte pour la tenue longue, un choix qui sera payant.

Le départ – premier accroc

Arrivé sur le site de course vers 2:30, c’est le calme qui m’impressionne. Bromont Ultra 5Normal, nous sommes en plein milieu de la nuit. Tout de même, c’est un groupe de 60 coureurs crinqués-fous-masos qui s’apprêtent à débuter une course de 80 KM; on est loin de la foule et de l’effervescence d’un demi-marathon. Armé de mon sac et portant fièrement mon 69 (c’est mon dossard, rien d’autre…), j’écoute les directives de course : « Suivez les drapeaux roses, si vous n’en voyez pas pendant un bout, vous êtes perdus, rebrousser chemin… Pour le reste, bonne chance! ». Tranquillement, serein, je me dirige vers la ligne de départ où je croise mes collègues montérégiens, Jacques et Richard. Le compte à rebours débute, je prends mes bâtons dans chaque main et GO – c’est parti!! De toute beauté, vraiment : une nuée de coureur, entouré d’un halo blanc provenant des lampes frontales, qui s’élance vers la montagne. Je me jure que je partirai avec un pace normal car les 15 premiers kilomètres seront costauds – un fait confirmé la veille par Guy, un coureur qui connaît bien le parcours. Bromont Ultra 4Tout en courant, j’ajuste mes bâtons, mes précieux alliés lors des ascensions. En fait, j’essaie de les ajuster car ceux-ci ne veulent pas s’enclencher. « Voyons, ça devrait fonctionner… Voyons… Non…………., ce n’est pas vrai…….!!! » Et oui, je dois m’arrêter, avant même le 1er kilomètre pour comprendre que mes bâtons ont un défaut et ne me seront d’aucune utilité. Qu’est-ce que je fais? Je les laisse dans un buisson, je repars et me rappelle la loi de Murphy : quand tu penses que tout est planifié, c’est là que les imprévus arrivent. Pas grave, j’ai deux jambes, elles travailleront et je souffrirai.

KM 1 à KM 14 – Les roses de la nuit

L’épisode des bâtons ayant été relégué dans la section « shit happens and will cost me 130$ », j’amorce la première montée de trois. Ça se passe bien, très bien. Le rythme est bon, les 2 lampes éclairant à merveille le parcours. Je prends plaisir à courir dans cette noirceur balayée de notre faisceau lumineux, tels des voleurs se faufilant entres les arbres. On redescend presque immédiatement pour reprendre de plus bel la montagne mais cette fois-ci, on monte jusqu’au sommet. Et c’est là, qu’on goute aux défis de la course nocture : où sont nos « roses », ces jolis drapeaux devant nous indiquer le parcours. Telles des brebis égarées, nous sommes 5-6 coureurs regardant dans toutes les directions pour finalement en trouver un. Parfait! On amorce la descente et je m’étonne à prendre les devants. La deuxième descente arrive à sa fin et on approche du chalet principal de Ski Bromont où devrait se trouver théoriquement le premier relais. Rien en vue, RIEN. Pas de drapeaux roses, pas de lumière, personne… Et voilà les coureurs qui me rejoignent et tous, on se regarde : Où va-t-on? Où se trouve le relais? L’anxiété monte, les gens sont mécontents. Je me tourne vers Jacques et lui dit : « Soyons pragmatique, on doit remonter au sommet, je connais la montagne, on s’aligne sur la Coupe du Monde. » On repart tous les deux et au bout de 200 mètres, on aperçoit une table à pique-nique abandonnée, une cruche d’eau avec quelques verres. QUOI??? C’est ça le relais??? C’était drôle (pas à ce moment par contre) de nous voir, les deux coureurs habitués de se faire accueillir par un comité de bénévoles, réaliser que ce n’était qu’un relais fantôme. La bonne nouvelle, c’est qu’on était sur la bonne voie.

Essayer donc de trouver des roses dans un champ la nuit. Introuvables… Est-ce une conspiration? « Ecoute Jacques, c’est une course, on doit monter, suis moi. On enlignera la piste Cowansville, je la connais, elle mène au sommet. » Jacques me fait confiance, et c’est ainsi qu’on amorce LA montée du parcours. Ça tire dans les jambes, ça ne finit plus et les « roses de la nuit » sont invisibles. A mi-parcours, on croise à nouveau Richard qui se joint à nous jusqu’au sommet. Victoire, nous sommes arrivés et avons retrouvés nos roses!

KM 15 à KM 27 – Le jour et l’estomac se lèvent

La triple montée initiale ayant été complétée, on pouvait se permettre de reprendre nos esprits et de gagner des secondes car cette portion du parcours était plus facile. Je suis fier de moi : mon pace, ma respiration, mes muscles sont normaux et je m’alimente selon mon plan initial. Bonne nouvelle, le supplément nutritif liquide proposé par mon nutritionniste rempli son rôle. Je me permets même une demi-banane et quelques pretzels au ravito #2 au KM 18. Le soleil se lève à l’horizon, c’est magnifique. Notre trio repart de plus belle mais après quelques kilomètres, Jacques décide d’accélérer la cadence et je me retrouve seul, Richard ayant légèrement ralenti le pas. Tout allait à merveille… presque… J’entrais dans mon « danger zone », le KM 23, ce moment où mon esprit, pour une raison inconnue, me questionne sur mes intentions réelles de parcourir plus de kilomètres. Je m’empresse de focuser sur des aspects positifs, fredonnant des chansons et me rappelant la raison de ma présence sur ses sentiers.

Mais voyez-vous, le trail, c’est l’inconnu. Tous vous le diront. Je l’ai appris. Durement. Mon estomac s’est mis de la partie et m’a fait savoir que le supplément n’était plus le bienvenu. J’ai bien voulu l’ignorer mais au KM 27, j’ai dû admettre que ça n’allait plus et l’impensable arriva – je suis malade, vraiment malade. L’image des ultra-marathoniens incapable d’ingérer quoique ce soit vient me hanter. Après ce passage à vide, curieusement, je me sens mieux. Je décide de repartir, conscient que 1) je venais de perdre de précieuses calories et 2) mon plan nutritionnel venait de voler en éclats. Je devais donc envisager un plan B – les dattes et gels énergétiques. Et la bouffe aux ravitos…

KM 27 à KM 44 – Face à soi-même

A l’exception du ravito #4 au KM 35, cette portion s’effectue dans la solitude, dans un environnement inconnu, au milieu des champs et forêts, souvent en bordure des routes de campagne. Remis de mes émotions gastriques et ayant couru pendant près de 4 heures, je me dis que c’est un excellent test lorsque dans 6 mois, seul au milieu des dBromont Ultra 8unes et montagnes, j’allais devoir parcourir des kilomètres sans trop savoir où la route allait me mener. Je me réjouis tout de même à l’idée que ma famille m’attend au KM 44, leur ayant donné rendez-vous. Allaient-ils être présents? C’est
en apercevant mon père au loin que le sourire se dessine sur mon visage et que j’accélère la cadence. Il clame sa fierté de me voir courir ainsi depuis près de 7 heures. Au tournant avant le ravito, je vois mes filles et ma mère qui y sont, toute souriantes et hurlant « Bravo! ». Je réaliserai plus tard que cette rencontre sera bénéfique pour compléter ma course. J’en profite pour faire une pause ravitaillement en eau, me délester des suppléments nutritifs devenus inutiles et prendre quelques photos.

KM 44 à KM 63 – L’autre visage de Bromont

Si les premiers 15 kilomètres de l’épreuve sont percutants par leurs 3 montées / descentes successives, cette portion de la course est plus insidieuse : près de 700 mètres de dénivelé positif, avec deux ascensions sur des pistes de ski abruptes, après 7 heures de course dans les jambes. Le vague souvenir de cette portion m’a pleinement rattrapé après le ravito #6 au KM 50. C’est en me rappelant le plaisir que j’ai l’hiver à descendre ces pistes que mon deuxième moment d’hésitation est apparu. « Pourquoi je m’impose ça, sans mes précieux bâtons? »Carte Bromont Ultra 80 km J’ignore ces doutes et j’amorce la montée, en m’inspirant des coureurs qui me devancent. Rendu au sommet, les jambes hurlant de douleur, je prends un moment pour contempler deux hommes assis dans la remontée mécanique en me disant qu’eux, ils avaient compris… S’amorce alors une descente abrupte pour réaliser qu’une autre montée m’attend. Ce sont 4 enchaînements successifs dans l’espace de 10 km que je réussis à compléter avant de rejoindre le ravito #8. Ma gang m’y attend, 250 mètres avant l’arrivée car ils s’étaient inquiétés à l’annonce de la chute sévère de 2 coureurs. Heureusement, ce n’est pas leur coureur!

KM 63 à KM 72 – Le pire est accompli

Je venais d’éviter ce que tout coureur redoute : l’exclusion d’une course pour non-respect du temps. En ralliant le ravito #8, j’évitais le couperet du 12 heures. Cela fait plus de 10 heures que je cours, la douleur, quoique tolérable, est omniprésente dans mes jambes mais le plus important, j’ai réussi. Ma montre venait de me lâcher, plus de batterie – peu importe, j’ai un objectif clair: terminer la courBromont Ultra 12se. C’est également la dernière fois que j’allais croiser ma « gang » avant l’arrivée. Une fois rassasié, j’entreprends la suite du parcours, non sans constater qu’on nous a gardé quelques montées/descentes. Si je repars accompagné de quelques coureurs, rapidement je me retrouve seul et sincèrement, je l’apprécie.
Pour la première fois, je cours en appréciant le paysage, la nature et tranquillement, je commence à réaliser ce que j’allais accomplir. C’est au son de la voix de l’animatrice de l’événement que je rejoins le ravito #9, installé au camp de base.

KM 72 à l’arrivée – Le supplice de la fin

On dit qu’une grande partie du succès d’une telle épreuve repose sur les bénévoles et c’est vrai. Toujours présents pour nous encourager, ils démontrent une empathie et sont là pour nous aider. Et c’est ainsi que je quitte le ravito #9 pour compléter les 8 derniers kilomètres de l’épreuve. Huit kilomètres… c’est rien… Erreur! Plus j’avance dans cette dernière portion, et plus j’ai l’impression que cette course est interminable. L’idée de mettre le dernier ravito à moins de 100 mètres de l’arrivée est sans aucun doute, celle d’un sadique. C’est ce que j’appelle le « supplice de la fin », un peu comme si on nous agaçait en nous donnant un aperçu de ce qui nous attendait sans pouvoir le savourer. C’est donc à travers les sentiers pédestres juxtaposant le parc équestre que notre supplice s’amorce, zigzagant littéralement entre arbres et rochers, comme-ci on voulait nous faire perdre nos références! J’ai mal aux jambes et pourtant je souris, réalisant pleinement ce qui va m’arriver : il ne me reste plus que 2 km avant de franchir la ligne d’arrivée. C’est entendant de nouveau la voix de l’animatrice que je savoure le moment – J’AI REUSSI!

L’accueil triomphal

Avec moins de 400 mètres à compléter, je croise mon père qui m’attend. Très ému, il trouve difficilement les mots pour exprimer la joie et la fierté de voir son fils réussir son exploit. Il marche à mes côtés, m’encourage. Je le prends contre moi et le remercie d’être présent. Un moment que je n’oublierai jamais.Karym Lahjioui Bromont Ultra 80 km

S’en suit la rencontre de mes filles et Isabelle, une coureuse qui était là pour encourager les finalistes. Tout ce monde me donne l’élan nécessaire pour compléter les derniers mètres sous les applaudissements des spectateurs. C’est après 13h31 de course, de marche, de montées et descentes que je reçois fièrement ma médaille tant méritée ainsi que les félicitations de coureurs familiers : Marc, Julie, Guy, Isabelle, David et les autres que j’oublie. C’est ça l’ultratrail – une grande famille qui s’encourage!

Karym Lahjioui Bromont Ultra 80 kmSi d’avoir couru 80 km sur un parcours coriace est une fierté en soi, ce qui me rendait tout aussi fier, c’est de l’avoir fait sans me blesser, d’avoir traversé la ligne d’arrivée debout, heureux et souriant, d’être parmi les 28 coureurs qui allaient croiser le fil d’arrivée. Mais surtout, je savais que c’était la confirmation que je pouvais réussir ma prochaine épreuve : le Marathon des Sables.

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